Du sens #2 : « Yidaï-Yilou »

par François Cerruti-Torossian | le 20 février 2019

Nous voici partis sur les rives de l’Asie, au pays où chaque matin le soleil revêt ses longs rayons pacifiques, terre d’Extrême-Orient fascinée et façonnée depuis des milliers d’années par l’Occident, et réciproquement, amie aimante et pour ainsi dire bientôt voisine, j’ai nommé la Chine. 

C’est l’histoire d’un slogan pensé pour vivre un siècle durant.

一带一路, de ces quelques caractères chinois, volontiers énigmatiques à nos yeux, de ces quelques caractères à valeur de nombres et de noms, prononcés /yīdài yīlù/ et que l’on peut translittérer en alphabet latin par Yidai Yilu, ou bien Yidaï Yilou, de ces quelques caractères, sobres, lisses, où le regard se pose et glisse, s’esquisse le projet que l’anglais désigne déjà sous l’acronyme OBOR pour One Belt, One Road, c’est-à-dire la traduction littérale de ce slogan chinois que l’on nomme en français « Une Ceinture, Une Route ». En un mot comme en cent, il s’agit tout bonnement, à ce jour, du plus grand projet d’infrastructures publiques mondiales de transport du XXIème siècle, un projet sans précédent à 1000 milliards de Dollars, une ambition globale complexe qui donne le vertige, plus communément appelée et popularisée récemment dans les médias sous l’appellation poétisée de Nouvelle Route de la Soie.

Mille et un articles ont déjà été écrits à ce sujet dans le monde, néanmoins force est de constater que ce dessein demeure encore assez méconnu du grand public, tout comme d’ailleurs de nombreuses élites, et encore moins connu bien sûr sous son versant plus linguistique et sémiologique. Nous essaierons donc de décrypter de façon simple et originale les signes, et peut-être les signaux, envoyés par la Chine à notre endroit, les appels lancés qu’il faudra déchiffrer jusque dans les mots et leur choix : des échos flamboyants de la Cité interdite jusqu’aux flots tranquilles de notre Île de la Cité.

Oui, Xi Jinping, Président de la République Populaire de Chine, lança en 2013 l’aventure transnationale et transcontinentale de la Nouvelle Route de la Soie, réactivant naturellement, à l’ère des nouvelles technologies, les antiques voies de la Route de la Soie (voir ci-dessous à gauche) pour relier de nouveau Asie, Afrique et Europe, sur tous les plans, qu’ils soient économiques ou culturels aujourd’hui.

C’est dans ce cadre qu’en mai 2014 Xinhua News Agency, la plus grande agence de presse chinoise, publia cette carte qui fera date (voir ci-dessus à droite), carte dense de sens, aux conséquences immenses, cartographiant le tracé officiel de cette Nouvelle Route de la Soie.

À cet égard, la sémiologie graphique, c’est-à-dire la sémiologie (science étudiant les signes) appliquée au domaine de la géographie, fondée par le cartographe français Jacques Bertin en 1967, et dont le but est de comprendre les messages portés par une carte, nous éclaire. En effet, cette branche passionnante de la sémiologie nous enseigne en la matière, il est vrai, la surprenante simplicité graphique, par exemple, de cette nouvelle carte. On remarquera bien sûr la différence de couleur employée entre la voie terrestre, en rouge, et la voie maritime, en bleu, le tout jalonné de haltes géolocalisantes roses. In fine, on distinguera, fantaisies de cette carte, les deux icônes de ce projet gigantesque et titanesque, ici symbolisé avec sobriété d’un chameau et d’un bateau, en forme de petits médaillons discrets.

Mais que cela peut-il bien signifier ? Que cette carte, aux effets géostratégiques pourtant majeurs, serait vide de tout sens ? Et si c’était tout simplement l’inverse ? Oui, il est fascinant de découvrir ce renversement total des symboles et de ses usages. En un mot, à la lumière de cet exemple, ce n’est plus le verbe qui anime la carte, mais la carte qui anime le verbe, et c’est même la carte qui donne vie à des images hautement poétiques. Nous allons le voir, ici la carte nous renverra à l’imagerie chinoise, à tout un decorum de mots et de voyages.

Alors, on y va : décryptons donc ce slogan chinois !

带 /yīdài/ : la « Ceinture » dite Yidaï ! Elle symbolise cette grande voie terrestre ferroviaire et autoroutière en cours de construction, également appelée « Pont terrestre eurasiatique », qui vise à embrasser tout l’intérieur des terres de l’Eurasie, véritable hinterland Han, reliant la ville chinoise de Xi’an, ancienne ville de partance de la Route de la Soie, en passant par Samarcande, Téhéran, Istanbul, Moscou, Minsk, jusqu’à la ville allemande de Duisbourg, le plus grand port intérieur du monde. Cette « Ceinture » vient ainsi ceindre la taille et structurer le corps géographique de l’Eurasie en son cœur, jeter des ponts entre ses peuples.

一路 /yīlù/ : la « Route » dite Yilou ! Elle désigne cette pharaonique voie maritime également appelée « Collier de Perles », qui de Fuzhou à Venise égraine de ports en ports, actuellement en pleine floraison, de perles en perles, naviguant via Hanoï, Calcutta, Nairobi, Port-Saïd et Athènes, le long du Détroit de Malacca, du Golfe d’Aden et du mythique Canal de Suez, bref, le long de ces échelles, comme l’on disait autrefois. Ce « Collier de Perles », qui enseigne encore au Golfe persique à faire résonner Les Pêcheurs de perles de Bizet, comme dirait un Virgile actuel, désire par-là même embellir le cou délicat du littoral colossal de la Mer de Chine, du Sud-Est asiatique, de l’Océan indien, de la Mer d’Arabie, de la Mer rouge, de la Mer méditerranée et de la Mer Adriatique, rien de moins épique !

Par cette carte très symbolique, enfin, la Chine souhaite, plus simplement, communiquer visuellement sur la certaine centralité retrouvée de sa situation géographique dans le monde, où l’Europe se fait péninsule occidentale de l’Eurasie, de l’Ouest eurasiatique la presqu’île, Europe devenue Extrême-Occident de la Chine. Dans une remarquable continuité historique de Confucius à Xi Jinping, la Chine caresse très clairement l’espoir de rayonner de son fameux « rêve chinois », placé sur les rails de notre modernité, promettant ainsi un avenir radieux à l’Empire du Milieu.

« Communauté de destin pour l’humanité », sur la Nouvelle Route de la Soie étayée, c’est tout le projet énoncé et annoncé, officiellement et publiquement, par la Chine contemporaine à l’adresse des pays du monde, pour bâtir une union des sociétés, rapprochées et soudées par la force économique de cette « Ceinture », mais aussi sociétés réenchantées par les échanges culturels, l’effervescence intellectuelle et l’évasion artistique que suggère ce « Collier de Perles », que supposent ces horizons esthétiques, ces horizons infinis, en particulier ceux de la mer, ceux de cette « Route » des flots, de cette route réunie des mots.

Dans cet esprit, la Chine organisa tout récemment, le 12 novembre 2018, à Guangzhou, dans le Sud du pays, près de Hong-Kong, Canton et Macao, cette belle rencontre internationale d’écrivains, d’artistes, d’éditeurs, d’hommes de lettres, que fut le « Forum sur le développement de la littérature sur la Route de la Soie maritime du XXIème siècle », dont le but fut de promouvoir une voie de partage des œuvres littéraires entre les peuples, réinvitant les mots, les langues et les alphabets, en convives linguistiques sur ce grand portulan sinisant de notre temps.

C’est ainsi qu’en créant un slogan, en miroir finalement de la sémiologie graphique, la Chine inventa, si j’ose dire, un graphisme sémiologique, une véritable cartographie enfanteresse de sens, l’art d’offrir une poétisation certaine, ici féminine, aux courbes de la carte.

Yidaï Yilou trace, vaste, cette Nouvelle Route de la Soie, cet ailleurs doux en Nouvelle Route des Chvas, Yidaï Yilou où les silences se font sens, où le schème se fait sème, où la Chine se fait signe, Yidaï Yilou ou le rêve fou d’Europe et d’Asie alliées, en une Eurasie unie : Yidaï-Yilou.

Crédits photos :
https://images.unsplash.com/photo-1465385621528-53653983a38f?ixlib=rb-1.2.1&ixid=eyJhcHBfaWQiOjEyMDd9&auto=format&fit=crop&w=1353&q=80
https://www.vie-publique.fr/actualite/alaune/nouvelles-routes-soie-quels-enjeux-pour-france-europe.html
https://www.theverge.com/2016/2/15/10999826/first-train-iran-china-silk-road-trade-route
http://www.xinhuanet.com/politics/2017-05/04/c_1120918059.htm
https://www.yicai.com/news/5279737.html
http://opinion.china.com.cn/event_4850_1.html
http://zt.ciotimes.com/cio20171213/
https://bdclab.jnu.edu.cn/8223/

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