Du sens #3 : Marque recto verso

par François Cerruti-Torossian | le 19 mars 2019

Dans son dernier bloc-notes intitulé La guerre du propre contre le commun, Michel Serres de l’Académie française étaye brillamment la thèse de l’usage courant de noms de marques, en tant que noms propres, à la place de noms communs. Il cite notamment l’exemple du bordeaux fréquemment usité pour parler du vin, ou bien du Kleenex pour le mouchoir en papier. Inspiré par ce bloc-notes passionnant, je souhaiterais apporter une modeste contribution à la réflexion initiée par notre grand académicien.

Du renversement de la nomenclature des noms…

Il est vrai que des noms de marques prennent parfois la place de noms communs. Phénomène très observé dans notre métier de la création de noms de marques, on a coutume d’appeler le nom propre devenu commun nom de marque lexicalisé ou bien nom de marque générique. Le piéton romain constatera ainsi facilement l’emploi prépondérant en italien contemporain du nom de marque lexicalisé pullman pour désigner tout simplement le nom commun autobus, sans que le bus en question soit d’ailleurs un Pullman, la plupart du temps il ne s’agit même jamais de cette marque !

En réaction à une certaine saturation des noms propres prenant le pas sur les noms communs, et dans le cadre de ce renversement des pratiques linguistiques publicitaires, on remarque une tendance complémentaire dans les nouveaux noms de marques. Je me permettrai de parler ici humblement de la récente bataille, timide certes, du commun contre le propre.

Observé en Occident et particulièrement en Europe occidentale, le recours aux noms communs, et parfois même aux noms génériques, pour nommer marques et produits semble se déployer aujourd’hui dans divers secteurs. On pense à des noms d’émissions télévisuelles comme L’Émission Politique, Le Grand Journal, Le Petit Journal. Ce phénomène récent s’inscrit d’ailleurs dans la mode plus ancienne des produits libres, sans noms. Par exemple, Monoprix emploie actuellement des mots génériques comme noms de produits, du type Jambon pour désigner tout simplement du jambon. C’est la raison pour laquelle le lait demi-écrémé de Monoprix ne laisse plus apparaître que le nom générique du produit Lait demi-écrémé, la marque Monoprix étant elle-même quasiment dissimulée (voir illustration ci-dessus à droite). Les noms génériques publicitaires n’auront ainsi jamais aussi bien porté leur synonyme de noms étiquettes.

Sur le plan institutionnel, il est possible d’évoquer également les dénominations communément répandues de nos jours que sont la maison du droit ou la maison des associations, reposant sur un procédé fort descriptif qui nous rapproche un peu plus de la linguistique sémitique antique : la bibliothèque en hébreu biblique se disant la maison du livre et l’hôpital la maison des malades.

De quoi ces noms génériques sont-ils le signe ? Seraient-ils le reflet d’une volonté diffuse de retour à l’identification de catégories de pensée plus essentielles, de réalités plus simples, d’un retour à une capacité plus naturelle à dénommer l’évidence des choses par son nom lui-même ?

…au renversement de l’écriture des noms !

Dans cet esprit de renversement des typologies de noms de marques, on peut relever par ailleurs un autre renversement linguistique, celui du sens de l’écriture elle-même. Michel Serres nous apprend ainsi qu’à l’époque hellénistique « les putains d’Alexandrie sculptaient en négatif leur nom et leur adresse sous les semelles de leurs sandales et les imprimaient ainsi en marchant sur le sable de la plage ». Reconnaissant bien la faculté renversante de nos coquines alexandrines, aptes aux prouesses polytropes d’un Ulysse. C’est une ruse qui semble tout à l’image de cette région du monde passée maître dans l’art de l’inversion du sens de l’écriture, offrant une lecture inversée d’un texte, en miroir dirait-on simplement. Typographiquement, l’expression « texte bidirectionnel » est employée en la matière.

À titre d’illustrations, on pensera au fameux boustrophédon chez les Grecs (poème dont le sens de lecture varie d’une ligne à une autre, de gauche à droite, puis de droite à gauche), ou encore aux hiéroglyphes parfois lisibles selon le même principe chez les Égyptiens. En se baladant sur les bords du Lac de Tibériade, on peut s’arrêter à la Synagogue de Hammath, là on découvre une immense mosaïque centrale tout à fait grecque à l’effigie des signes du zodiaque. Le Verseau renversant l’eau de sa jarre jette un regard tors et diverti vers son propre nom que le mosaïste a malicieusement écrit à l’envers, de gauche à droite donc, et non de droite à gauche comme il est de tradition en hébreu (à savoir , voir illustration ci-dessus à droite, au lieu de ) et ce à l’exception de tous les autres noms zodiacaux bien écrits de droite à gauche.

Dans un jeu incessant de recto verso, les empreintes d’hier et les marques d’aujourd’hui nous orientent donc vers ce formidable retournement des signes et valeurs, que nous enseigne l’histoire, des copistes insoupçonnées d’Alexandrie, expertes en scriptorium corporum, écritoire corporelle, au plus prosaïque et contemporain lait demi-écrémé de Monoprix : où les lettres épousent le texte des corpus et le prétexte des corps.

Crédits photos :
https://unsplash.com/photos/2cFZ_FB08UM
https://www.direct-fournitures.fr/papier-toilette-et-mouchoirs/21377-kleenex-boite-rectangulaire-de-72-mouchoirs-3-plis-format-20-x-20-cm-coloris-blanc-503384033782.html
https://www.monoprix.fr/courses/lait-demiecreme-sterilise-uht-monoprix-et-cest-qui-le-patron-875909-p
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http://astrolojew.blogspot.com/2019/01/aquarius-water-bearer-in-jewish-art.html

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